Artistes, intellectuels, personnalités publiques : Doit-on les dissocier de leur travail ?

C’est une question de longue date, et qui est toujours d’actualité. Ecrivains, musiciens,  réalisateurs, nombreux sont ceux qui ont suscité le débat. Et c’est une question compliquée. Que devons-nous penser des musiques de Saad Lamjarred, des travaux de Tariq Ramadan, où des films de Roman Polanski, alors qu’ils ont été au cœur de scandales, tous les trois accusés de viol ? Pouvons-nous toujours apprécier leurs œuvres, ou devons-nous quitter la salle comme l’actrice Adèle Haenel pendant la cérémonie des Césars, comme signe de protestation ? Dans une tribune sur Libération, l’écrivaine Virginie Despentes a tranché : « Désormais, on se lève et on se barre. »  Nicolas Bedos, lui,  dont le film a été récompensé de trois césars, n’hésite pas à manifester son regret de ce qu’il appelle « la moralisation de l’art » et rappelle que le boycott et les listes noires doivent nous faire penser aux pires périodes de l’histoire.

Pour avoir un éclairage sur le sujet, nous sommes allés à la rencontre de deux intellectuels marocains qui ont réfléchi à ces questions et qui ont tenté de nous apporter leurs réponses aujourd’hui.

Médée chérie | Institut du monde arabe

Yasmine Chami est une romancière et anthropologue née à Casablanca.  Elle poursuit ses études supérieures à Paris et intègre l’Ecole Normale Supérieure en philosophie. Elle est également agrégée de sciences sociales.

Après la cérémonie des césars, beaucoup ont crié au scandale contre l’académie pour avoir soutenu le réalisateur Roman Polanski, accusé plusieurs fois de viol. Est-ce que ces réactions vous semblent justifiées ?

Oui et non. J’ai envie de dire oui parce que je pense que l’émergence du mouvement « Me too » et l’emprise de certains magnas de la production cinématographiques sur les actrices sont au cœur de cette réaction et la justifie évidemment : c’est toute une conception sur les rapports de genre qui est dénoncée à travers ce refus d’applaudir l’œuvre de quelqu’un comme Roman Polanski. Mais je dirais aussi non, parce que Polanski reste un immense réalisateur. Refuser de reconnaître la  valeur de son œuvre, c’est aussi aller contre quelque chose de très précieux pour l’esprit humain. Reconnaître la créativité et la puissance que peut avoir un artiste pour exprimer les conflits et les déchirements d’une époque, des questionnements qui sont inséparables de notre humanité, c’est essentiel. En ce sens là, Roman Polanski est un grand artiste, au même titre que Céline est un immense écrivain même si par ailleurs, ce n’est pas un personnage recommandable. Il a tenu des propos profondément antisémites, et il d’ailleurs été ostracisé et exilé. Il faut à la fois réussir à juger l’homme, mais à préserver l’œuvre.

  Le débat a toujours existé sur la séparation,  à faire où pas,  entre un artiste et son œuvre. Quel est votre avis sur la question ?

C’est un débat qui sera toujours perturbant quelle que soit l’époque. Dans l’histoire de la représentation par les hommes et les femmes du monde, il y a toujours eu des artistes profondément dérangeants et qui pourtant ont traversé les siècles : Oscar Wilde, André Gide qui était un pédophile avéré, et bien d’autres…  C’est toujours troublant pour nous, mais ca ne nous empêche pas de pouvoir reconnaître la beauté de leurs œuvres. La question de savoir si la perversion de l’homme prédispose à la création de l’œuvre, c’est une vraie question ! Est-ce qu’il peut y avoir du génie dans la perversité, et si de la perversité peut naître le génie ? C’est une question qui inquiète, mais qu’il faut malgré tout poser. Baudelaire, Nerval, Van Gogh, leurs œuvres doivent beaucoup à leur folie, ce sont tous des bordelines. Ce n’est pas parce qu’on reconnaît la qualité d’une œuvre, qu’on plébiscite le comportement de l’artiste. Et ça ne doit pas non empêcher non plus d’interroger avec subtilité le lien qui existe entre l’artiste et son œuvre. Mais en décidant d’éliminer la reconnaissance d’oeuvres d’artistes à la moralité contestable, on se prive de regarder en face l’humanité…  Sa complexité, ses ambivalences, comme si on voulait apurer l’humanité et les hommes de toute forme de discordance. Un air propre, pour une âme propre, ça n’existe pas, et ca peut même être dangereux. Nous le savons, à travers l’art, un artiste exorcise aussi des fantasmes, des pulsions. Et ce partage de l’œuvre permet aux autres de prendre conscience de leur propre part d’ombre autrement que par le passage à l’acte. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que les grecs ont assigné cette fonction cathartique à la tragédie.

Finalement, est-ce possible d’aborder une œuvre artistique de façon neutre ?

Je ne crois pas à la neutralité de l’œuvre. Elle entretient toujours un rapport subjectif avec celui qui la rencontre, et qui forcément n’est pas le même pour tous. Ce qui fait la puissance d’une œuvre, c’est justement qu’elle n’est pas neutre, et j’irai plus loin que ça, la neutralité, c’est de l’anti-art. Bien-sûr, on a le droit d’être affectés lorsqu’on apprend des choses sur la vie d’un artiste, mais pour moi, c’est un défi d’humanité. Il faut tenter de discerner l’humain là où il ne semble pas y en avoir, et c’est toujours plus facile de montrer du doigt la tare de l’autre. Ça questionne forcément notre humanité, et c’est ce même questionnement qui permet sa construction. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il ne faut pas punir les actes de ces artistes.


Driss C. Jaydane est un écrivain, philosophe et essayiste Casablancais. Il est aussi chroniqueur chez Luxe Radio chargé des questions philosophiques et politiques.

Est ce qu’on doit attendre d’un artiste où d’un intellectuel d’être en adéquation, dans ses actes et dans sa vie, avec son travail ?

Si on prend les trois personnalités citées dans l’introduction, nous avons d’abord un chanteur populaire dont les tubes sont encore chantés par des milliers de fans, et qui, pour la plupart,  nous en avons eu la preuve, se sont même solidarisés lorsque ce même chanteur a été accusé de violences sur une jeune fille. Est-ce à dire que le public, les fans, se devaient necessairement de porter sur lui un jugement moral ? Est-ce à dire que sa musique se doit forcément de tomber dans l’oubli ou de devenir de mauvaise qualité ? Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Et plus encore, si l’on veut faire de la psychologie, son œuvre musicale contenait elle par moments les prémices de comportements déviants ou violents ? C’est une étude à mener, après tout. Je pense en particulier à ces paroles : «  Enty baghia ouahad, y kon demmo bared »  Que signifient ces paroles ? Peut-être : «  je suis violent, mais je sais que toi,  tu ne rêves que d’un homme qui sache faire preuve de sang froid » !  Si on veut extrapoler, à postériori, le sens de ces paroles, on peut très bien imaginer une forme de jeu entre l’artiste et son public, jeu que nous pourrions éventuellement qualifier de pervers…

Dans le cas de Tariq Ramadan, nous sommes face à un islamologue, un intellectuel non négligeable. Mais aussi, et c’est là le problème, un grand moralisateur puisque beaucoup de ses prises de parole en public sont ponctuées de lectures du Coran et par moment peuvent ressembler à des prêches, nous ayant incité par exemple à la pudeur. De sorte que ce même grand moralisateur,  poursuivi pour violences sexuelles, nous met face à la terrible dualité du personnage.

Et pour ce qui est de Roman Polanski, nous sommes, pour le coup, devant un très grand réalisateur. On ne peut pas dire que son travail serait porteur d’une morale, d’une esthétique ou tout simplement d’un message qu’il contredirait totalement par des actes répréhensibles et condamnables dans sa vie. Quand des artistes et des intellectuels nous font la morale et agissent ensuite très différemment, on se doit de les confronter à leur hypocrisie. Par contre, lorsque l’œuvre ne vise que la finalité artistique et que cet artiste se rend coupable d’actes parfois impardonnables, je pense que son travail est à dissocier de moments de sa vie. 

Selon vous, qu’est-ce qui a changé dans le traitement de ces questions à notre époque ?

Ce qui a changé, c’est ce qu’on pourrait appeler une « américanisation » des mœurs.

Ce qu’on appelle vulgairement le politiquement correct. De fait, cette tendance qu’on pourrait qualifier entre guillemets de puritanisme, a besoin de médias comme caisse de résonance. De sorte que les médias sont devenus des tribunaux, et c’est une tendance extrêmement dangereuse parce que dans les médias, la faute n’est jamais vraiment expiée. Ce qui ne signifie pas que les actes commis par ces personnes ont perdu en gravité ! Bien au contraire, toute victime de violences a droit à être protégée et voir sa souffrance reconnue, mais d’abord par la loi et la justice. C’est pourquoi il me semble préférable de dénoncer son porc à la justice, plutôt que de le balancer sur les réseaux sociaux ou dans les médias. La question qui reste entière, c’est de savoir si les médias sont devenus des tribunaux aussi parce que les juges ont peut-être failli dans leur mission d’écouter les victimes…

A titre personnel, est-ce que vous arrivez à admirer une œuvre en faisant totalement abstraction de son auteur ?

C’est précisément tout le problème du politiquement correct, dont on ne peut pas dire qu’il n’a pas eu d’effet sur notre rapport aux œuvres. Je ne peux pas m’empêcher de lire l’œuvre de Heidegger sans penser à Heidegger « le nazi », je ne peux écouter du Wagner sans penser à l’antisémite moderne qu’il a été, où admirer les tableaux de Picasso sans penser à son rapport particulier aux femmes, ni même à Freud couchant avec sa belle-sœur. Pour autant, je me demande si le politiquement correct n’a pas un peu brouillé la vision que nous pouvons avoir des œuvres et des œuvres seules. C’est sûr qu’aujourd’hui, la question est compliquée car l’époque veut qu’avec cette inflation des biographies, il soit de plus en plus difficile de séparer l’œuvre et l’auteur.